Les Crimes au 20° siècle

Le crime de SOUCHE

 Le 12 mars 1936, le journal, le Mémorial des Deux-Sèvres, ouvre sa rubrique judiciaire par ses mots : « Cette affaire, la dernière inscrite au rôle de la présente session, en est la plus importante. Elle a, en effet, eu un très grand retentissement à Niort, où le crime abominable a été perpétré il y a sept mois et c’est la tête de l’accusé qui est en jeu. ». Nous sommes alors à quelques heures de l’ouverture du procès de l’une des affaires les plus médiatiques du XX ème siècle. Lorsque que le président de la cour d’assises, Monsieur GILLET, déclare la séance ouverte à 9 heures 30, le Palais de Justice de NIORT est bondé. La foule est telle que la Garde Républicaine a été appelée en renfort. La gendarmerie est aussi présente. Pour comprendre son engouement et l’effervescence qui règne dans les rues de NIORT en ce jour, il faut remonter plusieurs années en arrière.

 En 1928, NIORT est une ville où le poids de l’agriculture est encore très important. SOUCHE n’est pas le quartier résidentiel que l’on connaît aujourd’hui. C’est une vaste étendue de champs. A l’image du département, chaque exploitation fait moins de dix hectares. Léon SIMONNET y possède quelques terres sur lesquelles il élève des vaches. De là, il va vendre son lait à Niort. Cet homme, âgé de 48 ans, est doté « d’une intelligence au-dessous de la moyenne ». Dans son village de naissance – à la Broutte, commune de FRONTENAY ROHAN-ROHAN – on le surnomme affectueusement « Pirounat » pour son habitude d’élever des oies à la saison. Léon SIMONNET est un personnage incontournable que bon nombre de Niortais connaissent. Il a été d’ailleurs été gérant d’un restaurant à NIORT, rue Brisson, pendant un an au début des années vingt. L’affaire n’étant pas assez rentable, il est ensuite devenu marchand de poissons à la Côte-Saint-Hubert avant de s’installer comme fermier à SOUCHE.

 A cette instabilité professionnelle, s’est ajoutée une vie familiale pénible. Marié à 23 ans à Hélène-Albertine CHASTEAU, il a la douleur de perdre trois de ses sept enfants. La vie de Léon SIMONNET est modeste. Il part le matin vendre les produits de sa ferme, sur le marché de NIORT ou chez des particuliers. L’homme est travailleur et sérieux. En 1928, sa bonne réputation lui vaut de gagner la confiance des époux François et Armendine VILLANEAU, concierges à la Trésorerie Générale. SIMONNET est heureux. Son carnet d’adresses s’enrichit de gens dotés d’une certaine aisance. Les visites chez le couple VILLANEAU se bornent, dans un premier temps, à des relations professionnelles : la livraison du lait le matin à la femme VILLANEAU. Agée de 32 ans, elle ne laisse pas Léon insensible. Cette attirance aurait pu en rester là. Seulement « la femme ne jouit pas d’une bonne réputation de moralité ». Elle se montre même entreprenante. Dès lors commence, entre Léon et Armendine, une liaison secrète. Pour se voir, les deux amants doivent se cacher ou profiter des absences du mari. Leur relation dure ainsi près de six ans. La situation n’est certes pas idyllique, mais elle a le mérite d’être terriblement excitante. Un baiser volé, un échange de caresses ou un regard complice, le tout en présence du mari, entretiennent le feu de cet amour dangereux. En novembre 1934, les amants bénéficient d’un étrange coup du sort. Le mari d’Armendine VILLANEAU décède. Dans un premier temps, les amoureux, pleinement satisfaits, tirent profit de cette nouvelle situation. Ils se voient tous les jours et Léon reste même une bonne partie de la nuit chez sa maîtresse, plusieurs fois par semaine. Seulement, avec la mort du mari, leur liaison a perdu son côté excitant et s’enlise dans l’habitude. Les deux amants cessent de se voir au début de l’année 1935. C’est la fin de leur histoire d’amour. A présent, Léon rentre chez lui tous les soirs et ne rend plus visite à son ancienne maîtresse. Il faut dire qu’il a bien d’autres soucis !

 En 1932, Léon a quitté SOUCHE pour s’installer à La Broutte, près de FRONTENAY – ROHAN – ROHAN. Il s’est enfin décidé à s’occuper des terres familiales. Le voici à la tête d’une exploitation de 25 hectares, ce qui en fait l’une des plus grandes fermes du pays niortais. Seulement, Léon n’a pas de chance. La France et notamment le département des Deux-Sèvres sont touchés de plein fouet par la crise économique, née du krach boursier de 1929 aux Etats Unis. Pour s’installer, le cultivateur a dû souscrire des emprunts. Il s’est procuré la somme de 70 000 francs chez le notaire de COULON, Monsieur Gabriel AUCHIER. Trois ans plus tard, cette dette s’est considérablement creusée. Comme il ne vend presque plus rien, sa situation devient catastrophique. En 1935, il doit ainsi 90 000 francs à ses créanciers. C’est donc plus par opportunisme que par amour, qu’il répond favorablement à une lettre de son ancienne maîtresse, l’invitant à venir la voir.

 Nous sommes en mai 1935. Armendine a changé d’adresse. Elle habite désormais au 13 bis de la rue du Petit-Banc à NIORT. La nuit venue, leurs retrouvailles se poursuivent dans le lit de la veuve. Leur relation amoureuse reprend. Léon compte bien en tirer profit. Les nombreuses années de leur liaison lui ont permis de mesurer l’étendue de la fortune de sa maîtresse. Au mois de juillet 1935, il demande à Armendine de lui prêter 2 000 francs. Ne disposant pas de cette somme, elle refuse de vendre des titres pour contenter son amant. La femme VILLANEAU, très au fait du marché économique, sait très bien que la vente de titres en cette période de crise et de cours boursier plutôt bas, serait un mauvais calcul. Léon prend son refus comme un affront personnel .toutes ces années de complicité pour en arriver là ! Les semaines passent et avec elles, les voies légales pour trouver de l’argent. La pression des créanciers devient insoutenable. Alors début août, Léon tranche le problème : pour s’en sortira, il tuera sa maîtresse. C’est la seule possibilité qui lui reste. Il en fixe la date : la nuit du 14 au 15 août 1935. Il vaut mieux faire ce genre de chose lorsque tout le monde dort. Après le crime, il n’aura qu’à prendre dans l’armoire les titres d’Armendine. Les actions en poche, il lui suffira de les vendre, pour se sortir d’une situation qui l’obsède depuis des mois. Le plan échafaudé lui paraît simple, seulement le pas entre le fantasme criminel et sa sinistre réalisation, est immense. Léon va bientôt mesurer toute la difficulté de le franchir.

 Le mercredi 14 août, le cultivateur quitte, de très bonne heure, son domicile de La Broutte. Pour ne pas éveiller les soupçons, cette journée doit ressembler à toutes les autres. Dès l’aube, un ami, Armand BORDIER – épicier à FRONTENAY-ROHAN-ROHAN – le dépose en voiture au marché de NIORT où SIMONNET va vendre du lait et des volailles. Ce dernier y passe une bonne partie de la journée. Le soir venu, il se rend chez sa future victime. Léon se comporte comme d’habitude. Les deux amants dînent, partagent la soirée puis montent se coucher. Léon se sent de plus en plus stressé. L’appréhension le submerge. Il s’allonge pourtant au côté de la victime. A travers l’oreiller, il sent le sujet en bronze qu’il a placé là, juste avant de se coucher. C’est l’instrument du crime. Le cœur de Léon bat la chamade. Armendine dort paisiblement près de lui. S’il doit passer à l’acte, c’est maintenant ou jamais ! A minuit, il se lève sans bruit. En tremblant de tous ses membres, il allume la lumière pour vérifier la profondeur du sommeil de sa maîtresse. La lumière inonde la chambre. La femme dort toujours. Alors, SIMONNET glisse sa main sous l’oreiller, se saisit de l’arme du crime et l’abat sur Armendine.

 Le lendemain, la rue du Petit-Banc paraît tout à fait normale. Le voisinage se salue comme d’habitude. Tout ce petit monde vaque à ses occupations. Il y a juste un détail qui attire l’attention d’Auguste GOUT – retraité des chemins de fer et ancien Conseiller Municipal – qui loge au numéro 16. En sortant le matin, ce voisin de la veuve VILLANEAU observe que la  porte du 13 bis est restée entrouverte. Dans un premier temps, il n’y prête pas une importance particulière. Lorsqu’il repasse devant la demeure, en fin de journée, cette porte n’est toujours pas refermée. De plus, un autre détail l’inquiète. La femme a l’habitude de placer, à la fenêtre du premier étage, une cage à serin. Or, en soirée, l’oiseau n’est pas à la fenêtre. L’ancien conseiller municipal comprend qu’il s’est passé quelque chose d’anormal dans cette maison.

 A 22 heures, il prévient la police. Quelques minutes plus tard, le commissaire Monsieur FRELICOT se présente avec des agents au 13 bis de la rue du Petit-Banc. Ils poussent la porte entrouverte et pénètrent dans la maison. Dans ce genre de situation les policiers s’attendent toujours au pire. La vue de la pièce du rez-de-chaussée les rassure ; tout y semble normal. Monsieur GOUT est un homme âgé qui s’est probablement inquiété pour rien. Armendine VILLANEAU a dû s’absenter pour la journée, en oubliant de fermer sa porte, lorsqu’elle a quitté son logement très tôt ce matin, voilà tout ! Les policiers poursuivent malgré tout leur inspection. Les deux pièces du rez-de-chaussée sont en ordre. Ils montent à l’étage et tombent alors sur un spectacle effroyable qu’ils n’oublieront sans doute jamais. Là, sur le seuil de la porte ouverte, gît Armendine VILLANEAU, presque nue. La pauvre femme a le crâne défoncé et son corps est entièrement maculé de sang. Dans la bouche de la victime, a été placé un mouchoir, sans doute pour l’empêcher de crier. La pièce est dans un état apocalyptique. Il y a du sang partout sur le sol et les murs. A l’évidence, la victime n’est pas morte sur le coup. En se tenant aux meubles, elle s’est traînée, peut être même débattue, jusqu’à l’entrée de sa chambre avant d’y mourir.

 La statuette en bronze d’un chien gît sur le sol ; l’objet est taché de sang et des cheveux sont collés dessus. Les policiers rejoints par le juge d’instruction, Monsieur DEBENEST, comprennent aussitôt qu’ils ont, devant eux, l’instrument du crime. L’homicide a du être d’une rare violence, car le socle en marbre de la figurine est brisé en deux. L’assassin a probablement perdu toute raison au moment du passage à l’acte ; de la matière fécale est mêlée au sang sur les murs de la chambre. Le coupable s’est, sans aucun doute, déchaîné sur sa victime. L’autopsie pratiquée le vendredi suivant confirme la violence inouïe du meurtre. La tête de la veuve a été frappée à 35 reprises, laissant s’échapper des morceaux de cervelle.

 Pendant qu’il effectue le trajet inverse dans la pénombre jusqu’à FRONTENAY-ROHAN-ROHAN. Léon se remémore les circonstances de son forfait. Il peste de rage, car rien ne s’est passé comme prévu. Le crime simple et propre qu’il devait perpétrer, s’est transformé en une boucherie. Il se demande encore comment il a pu manquer son premier coup. Armendine dormait. Ce n’était pourtant pas très compliqué ! Il maudit cette émotion qui l’a saisi au moment du passage à l’acte. C’est alors que la femme s’est réveillée ; se redressant dans son lit, elle s’est mise à hurler. Paniqué, Léon s’est emparé d’un mouchoir et l’a enfoncé dans la bouche de sa victime, tout en la frappant avec le sujet en bronze. Il fallait qu’elle se taise à tout prix ! Lorsque sa maîtresse a cessé de bouger, il s’est mis à la recherche de la clé de l’armoire où étaient cachés les titres. L’objet convoité se trouvait dans les poches du tablier de sa victime. Il revoit le moment où il a enfin découvert, dans le meuble béant, les valeurs mobilières de la veuve s’élevant au moins de 45 000 francs.

 Maintenant que tout est fini, SIMONNET sourit en songeant à cette fortune. Mais que de frayeurs, notamment lorsque la femme a tenté de s’échapper ! Dire qu’il la croyait morte ! Il a du s’acharner sur elle pendant une heure, pour qu’elle succombe enfin ! Recouvrant sa lucidité, Léon est ensuite allé se laver dans la cuisine au rez-de-chaussée. Couvert du sang de sa victime, il ne pouvait sortir dans un tel état ! C’est seulement vers 2 ou 3 heures du matin qu’il a quitté le 13 bis de la rue du Petit-Banc. A présent, Léon marche dans la nuit. Il remonte son col pour se protéger du vent. Soudain, son sang se glace. Ses doigts n’ont pas senti le faux col en Celluloïd, qu’il avait en se rendant chez sa victime. Il a certainement dû être arraché par la veuve lorsqu’elle l’a saisi par le col, en se débattant. Il commence par se maudire de cette erreur, mais finit bien vite par s’en désintéresser. Après tout, il s’en moque ! Il a maintenant les titres qui vont le sauver de la faillite. De surcroît, rien ne prouve que ce faux col est le sien. Il songe aussi à la chemise ensanglantée qu’il a laissée dans un seau d’eau, sur une étagère, dans la chambre de sa maîtresse. Le jour commence à pointer lorsque l’assassin arrive enfin chez lui. Il doit être discret. Léon pénètre dans sa grange et cache les titres sous une meule de foin. Puis se saisissant d’une échelle, il rejoint discrètement l’escalier principal de sa maison et va se coucher.

 Le lendemain du crime, SIMONNET retire les titres de sa cachette et les range alors dans une boîte en fer, qu’il dissimule, à nouveau, dans le foin de la grange. Tandis qu’il regagne sa demeure, sa femme le croise et l’interpelle : « Qu’est ce que c’est que ce sang sur toi ». Il est vrai que son manteau et son pantalon sont tâchés de sang. Léon n’a même pas pris la peine de se changer. Avec son autorité de patriarche, il renvoie son épouse à ses occupations. Trop sûr de lui, l’homme pense qu’il aura bien le temps de laver ses vêtements compromettants avant que la police ne retrouve sa trace.

 A 13 heures, ce 15 août 1935, arrivent, sur les lieux de l’homicide, des hommes de la gendarmerie mobile d’ORLEANS. La venue de cette brigade spécialisée montre que cette affaire est prise très au sérieux par les autorités. Sa tâche consiste, dans un premier temps, à relever les empreintes puis à interroger les voisins. Seulement, les témoignages recueillis révèlent la moralité de la victime. Plutôt facile, la femme pouvait recevoir chez elle, jusqu’à trois hommes par jour. Dans ces conditions, trouver qui est passé le dernier chez la veuve VILLANEAU, révèle de l’exploit. Les trois jours suivants, la police navigue toujours en eau trouble. Les témoignages ne sont pas tous fiables ; par exemple, une voisine dit avoir vu un homme sonner chez la victime, la nuit du meurtre. En fait, l’homme n’allait pas chez la veuve, mais rentrait chez lui. Le témoin s’est simplement trompé de maison !

 Exaspérée, la police décide de se servir de la presse ; le Mémorial des Deux Sèvres du mardi 20 août relate très bien cette lassitude : « Commençons par dire qu’il n’y a rien de nouveau, malgré tout ce qu’on a pu dire ou écrire, cela pour ceux qui, à tout prix, veulent se donner des airs de nouvellistes bien informés, au point d’en savoir même plus long que les agents de la police mobile, qui connaissent bien leur métier et poursuivent leurs recherches avec célérité ». Alors que toute porte à croire que l’assassin n’est pas près d’être arrêté, l’article se termine par le signalement d’un homme «  qui venait généralement le jeudi, jour de marché, en plein jour. Sans doute, ne s’agit-il pas de l’assassin, mais ce personnage connaissait du moins certaines habitudes et peut-être même certaines fréquentations de la veuve VILLANEAU et il serait important qu’il se fasse connaître à la police qui lui garantit la discrétion. L’homme est de taille légèrement au-dessus de la moyenne, légèrement voûté, portant une moustache assez  longue grisonnante, quelquefois mal rasé. Tantôt coiffé d’une casquette grise à visière cassée, tantôt un chapeau de feutre noir à larges bords. Vêtu d’un complet veston gris de même ton que la casquette, avec ou sans cravate noire, sur un col droit rigide paraissant être en Celluloïd (c’est un col semblable qui a été trouvé dans le lit de la victime) ». En fait, c’est Monsieur Roger PARLOT, le voisin de la victime, qui a donné ce luxe de détails à la police. L’homme est « un honorable commerçant » qui exerce la profession de cordonnier ; travaillant face à la rue derrière une grande vitrine, l’artisan a remarqué les allées et venues de cet homme.

 Avec un tel signalement, l’étau se resserre autour de l’assassin. Les témoignages affluent. Tous proviennent de FRONTENAY – ROHAN – ROHAN. Ce que les lecteurs ne savent pas, c’est qu’à l’heure où le journaliste écrit ces lignes, le crime est déjà résolu. Le lundi 19 août, la police mobile débarque à 8 H 30 à la Broutte, au domicile de Léon SIMONNET. Ce dernier est consterné. Comment ont-ils fait pour le retrouver ? Une perquisition des lieux confirme les forts soupçons qui pèsent sur le père de famille, car le feutre noir décrit dans le journal et un manteau maculé de sang sont trouvés. Léon est dépassé par la rapidité des évènements : « Si vous venez au sujet du crime de la rue du Petit-Banc, je dois vous dire tout de suite, que je n’y suis pour rien. Sans doute, j’étais l’ami de la veuve VILLANEAU, mais j’ignorais si elle possédait des valeurs. Ce que je sais, c’est que je lui ai moi-même donné de l’argent », se défend-il hâtivement. Face aux questions embarrassantes, les certitudes de l’homme se liquéfient. En quelques minutes, il reconnaît avoir rendu visite à la victime, le soir du meurtre. SIMONNET est alors emmené à la mairie de FRONTENAY – ROHAN – ROHAN, où il est interrogé, en présence de Monsieur DENIS, chef de la brigade de gendarmerie. Un policier parle au suspect de la chemise laissée dans la chambre de la veuve : « Un commerçant de FRONTENAY – ROHAN – ROHAN certifie vous l’avoir vendue ». Léon se sent pris au piège, mais persiste dans ses déclarations. Le même après-midi, Léon est interrogé par monsieur DEBENEST, le substitut du procureur. A 19 heures, ce dernier décide de l’arrestation de l’accusé.

 Le mardi matin, après une nuit passée à la prison de NIORT, l’accusé subit un nouvel interrogatoire. SIMONNET finit par tout reconnaître, mais en minimisant son acte : «  Je ne comprends pas qu’on fasse autant de bruit de cette histoire. Ce n’était qu’une femme après tout ! » Confie-t-il à la police. De tels propos scandalisent les citoyens et la presse, qui va se montrer d’une rare méchanceté vis à vis de l’accusé ; dans le Mémorial des Deux-Sèvres du jeudi 22 août, le journaliste ne mâche pas ses mots : « A la ville comme à la campagne, ce grand diable dégingandé, mal ficelé, était considéré comme un sot ». Léon explique tout, dans les moindres détails et indique sa cachette dans le foin. Il n’aura fallu que cinq jours à la police pour arrêter le coupable !

 Sept mois plus tard, s’ouvre le procès de Léon SIMONNET. L’homme risque la peine de mort. Il reconnaît les faits,  mais se justifie par des arguments qu’il espère convaincants. D’après ses dires, la veuve SIMONNET lui devait de l’argent : au moins 2 000 francs. Comme elle ne voulait pas les rendre, il s’est donc servi tout seul. Il explique aussi que, très amoureux de sa victime, il était excessivement jaloux de ses nombreuses relations qu’il ne supportait plus. Pour lui, ce n’est pas un crime crapuleux motivé par l’argent, mais un véritable homicide passionnel. Lui et son avocat savent très bien que les verdicts sont beaucoup plus conciliants, lorsque l’amour est au centre des motivations de l’assassin, plutôt que la cupidité. Seulement, le président de la cour d’assises n’est pas dupe. Il sent bien que les propos de l’accusé ne sont pas crédibles. A la vue des faits, cette technique de défense montre très tôt ses limites.

 Le procureur de la République ne voit pas l’affaire sous le même angle. Pour lui, la passion amoureuse n’explique en rien ce crime « crapuleux ». Le mobile véritable est à chercher dans les problèmes financiers de Léon SIMONNET. C’est la cupidité qui a motivé son geste. Après avoir relaté les circonstances abominables du meurtre et l’agonie de la victime, le procureur achève son intervention  par les mots suivants : «  Pas de pitié ! ». La peine de mort est requise. L’auditoire frémit.

 Lorsque l’avocat de l’accusé, M° VENNEREAU, entame sa plaidoirie, sa tâche semble impossible. D’ailleurs, il ne se bat pas pour démontrer l’innocence de son client. Les faits sont établis et sa culpabilité reconnue. Non, sa mission consiste à sauver la tête de SIMONNET. La seule solution est de convaincre le jury d’accorder à l’accusé, des circonstances atténuantes. Alors, l’avocat va multiplier les arguments. Il débute sa plaidoirie plutôt habilement. Comme le fera Robert BADINTER, dans l’affaire Patrick HENRY, il explique l’horreur de conduire un homme à la mort. M° VENNEREAU a aussi été l’avocat de LAUER, exécuté à NIORT, peu de temps auparavant. Il se sert de cette affaire pour monter l’inhumanité de la peine capitale. Puis l’avocat met l’accent sur le peu de moralité de la veuve, comme si le fait d’abaisser la victime pouvait rendre le geste de son bourreau plus acceptable. Jusqu’à trois hommes par jour, ce n’est pas rien, tout de même ! Il remet aussi en cause son honnêteté financière, car la femme a profité de l’argent de SIMONNET pour vivre. Il était donc légitime que l’accusé soit déçu par le refus du prêt. L’avocat poursuit en s’appuyant sur un point admis de tous, et qui peut se montrer crucial. Certes, l’accusé est responsable de ses actes, mais tout le monde reconnaît qu’il est un peu simplet, qu’il souffre d’une sorte de dégénérescence héréditaire. Sa responsabilité s’en trouverait donc atténuée. Puis M° VENNEREAU se retire.

 Le président de la cour d’assises demande alors à SIMONNET s’il a quelque chose à ajouter. Léon se lève : « Je regrette mon geste », concède-t-il. Il est 17 H 45. Le jury se retire. A 18 H 15, le jury revient dans la salle d’audience. Une demi-heure de délibération, c’est peu. Cela signifie que les jurés n’ont guère eu d’hésitations. Le public va enfin savoir. La tension est à son apogée. Léon SIMONNET n’a pas fait très bonne impression. Certes, il n’est pas ce monstre froid que la presse a décrit. Mais son absence de remords, sauf dans ses derniers mots, et cette propension à ne pas mesurer les conséquences de son acte, n’ont pas joué en sa faveur. L’homme risque clairement la peine de mort. La lecture du verdict débute et avec elle, les questions dont tout dépend : «  Léon SIMONNET a t-il-tué Armendine VILLANEAU avec préméditation ? – Oui – A-t-il accompagné ce crime d’un vol de titres d’une valeur de 50 000 francs ? – Oui ».

 Les  jurés accordent des circonstances atténuantes à l’accusé. Léon SIMONNET est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Son avocat a rempli sa mission ; son client a échappé à la peine capitale. Il devra indemniser la famille de la victime à hauteur du franc symbolique.

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